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Radouane Bouhlal

Interview de Radouane Bouhlal sur Wafin.be

Un entretien retraçant le parcours et les positions, sur la laïcité entres autres, du Président du Mrax
10 septembre 2008
 

Source : www.wafin.be

Radouane BOUHLAL : Je suis né en 1974 à Saint-Josse-ten-Noode, la plus petite commune de Belgique, dans une famille marocaine. Mon papa, d’origine berbère, comptait parmi ces milliers de travailleurs courageux que la Belgique a officiellement sollicités du Maroc dès 1964. Quatre années plus tard, il se mariait à ma maman, d’origine arabe, et tous deux fondaient notre actuelle famille.

Nous vivions à Schaerbeek et chaque année, nous retournions au Maroc durant l’été : je me rappelle avec estime les pénibles voyages en camionnette durant trois jours. Tant le trajet, que le séjour annuel au Maroc ont forgé une partie de mon identité dès mon plus jeune âge : je n’étais pas un citoyen du monde... non, j’étais un marocain... fruit d’une immigration prolétaire. Autre souvenir durant mon adolescence, je me souviens d’un certain nombre de questions qui commençaient à se poser, questions nouvelles car nos parents ne se les posaient pas en ces termes. Par exemple, "reste-t-on marocain et musulman si on devient belge ?". Cela fait sourire aujourd’hui, mais à l’époque, c’était une question très controversée qui divisait notre communauté. A cette question, j’ai répondu dans mon for intérieur par l’affirmative, ce qui explique qu’à mes 20 ans, j’ai demandé et obtenu ma nationalité belge. Il me paraît essentiel de préserver ces souvenirs qui se perdent... d’autant qu’aujourd’hui, ce même type de questions se posent à nouveau même si elles changent de fond, par exemple : "peut-on être musulman et laïque ?".

Wafin.be : Et quel fut votre parcours scolaire et académique ? Radouane BOUHLAL : J’ai suivi mon cursus scolaire dans le réseau catholique, un peu parce que mes écoles primaire et secondaire étaient proches de notre maison familiale à Schaerbeek, et un peu parce que les écoles catholiques avaient meilleures réputations quant à la qualité de l’enseignement dispensé.

Après mes six années du secondaire, où mon option de base était "Latin/Langues" (néerlandais, anglais, espagnol), je me suis inscrit à la Faculté de Droit à l’Université Catholique de Louvain (UCL) où j’ai décroché ma licence (ce qu’on appelle aujourd’hui un master) en Droit : mes matières de prédilection étaient principalement le Droit public, le Droit pénal, le Droit de la famille, le Droit de la jeunesse et les Droits de l’Homme.

J’ai aussitôt débuté ma vie professionnelle, au cours de laquelle je suis retourné à l’université pour une spécialisation dans les droits fondamentaux : j’ai alors décroché le Diplôme d’Etudes Spécialisées (DES) en Droits de l’Homme à l’Université Saint-Louis.

Wafin.be : Vous étiez un excellent étudiant apparemment, puisque vous décrochiez le grade de " Grande Distinction " au terme de chacun de vos diplômes. Pas trop dur de quitter les études pour la vie professionnelle ?

Radouane BOUHLAL : Ca a commencé fort, car j’étais assez jeune à l’époque et étudiant pour quelques semaines encore (je passais ma dernière session d’examens pour décrocher ma licence) quand Jean-Marc NOLLET, Ministre de l’Enfance et de l’Enseignement fondamental, m’a recruté dans son cabinet. ECOLO était le grand vainqueur des élections à l’époque et devait pour la 1ère fois de son histoire exercer des responsabilités gouvernementales. Il lui manquait de cadres et de collaborateurs pour assumer ce nouveau défi. Notamment le groupe ECOLO du Parlement de la Communauté française qui cherchait des attachés parlementaires et j’ai postulé. Le groupe a transmis mon CV au Cabinet et là ça s’est très vite accéléré : le Directeur de Cabinet adjoint, un type rigoureux et formidable, a été intéressé par mon profil, il m’a auditionné durant près de 3h et m’a alors présenté au Ministre qui, après une brève entrevue, m’a proposé de rejoindre son équipe, j’étais très impressionné et j’ai mécaniquement répondu "oui" sans vraiment réaliser. Je m’étais beaucoup investi dans le Mouvement étudiant durant mes études et le Ministre Nollet qui avait été Président de la Fédération des Etudiants Francophones (FEF) quelques années auparavant, avait peut-être apprécié cet aspect là de mon jeune parcours.

Wafin.be : Comment se passe la vie dans un Cabinet ministériel ?

Radouane BOUHLAL : Difficile de généraliser car je ne peux parler que de mon expérience durant une législature. Mais c’est très frustrant et instructif à la fois. Frustrant, car les décisions politiques ne sont pas toujours rationnelles. Par ailleurs, le rythme de travail ordinaire est pressant, l’urgence est la règle. La stratégie politique doit quelquefois s’accommoder d’une mauvaise foi : par exemple, durant une négociation difficile où un de nos dossiers est bloqué par un autre cabinet, vous devez être à même de démolir sur le fond et pinailler sur la forme l’un de leurs dossiers, même si politiquement vous êtes complètement d’accord. Quand les deux Ministres respectifs parviennent enfin à s’accorder, vous retournez en négociation en devenant le meilleur avocat de leur dossier que vous condamniez si durement quelques heures auparavant, au grand dam des autres négociateurs qui n’y comprennent plus rien. Bref, c’est quelquefois chaotique, toujours prenant. Personne n’explique mieux tout ce "système" qu’Alain ERALY (1) dont je recommande vivement la lecture. Instructif, car vous êtes au cœur de la décision politique. Vous voyez comment l’idée d’un décret ou d’un arrêté naît, comment on la négocie, les alliances, les adversités, les traîtrises durant le processus, le fonctionnement du Parlement, les liens avec le parti politique du Ministre, la concurrence avec les autres formations politiques, les relations avec la presse, l’impact budgétaire des décisions, les rapports pas toujours faciles avec la société civile, les syndicats,... cette expérience m’a beaucoup appris et a considérablement affiné mon sens politique. C’est un bagage qui m’accompagne aujourd’hui dans beaucoup de mes activités, notamment au MRAX.

Wafin.be : Justement, parlons-en du Mouvement contre le Racisme, l’Antisémitisme et la Xénophobie qui est en Belgique la plus ancienne et la plus puissante organisation antiraciste. Vous en êtes le Président. Comment êtes-vous arrivé à cette fonction si exposée, mais aussi si convoitée.

Radouane BOUHLAL : Les Droits de l’Homme et la défense des libertés individuelles sont vraiment mon dada. Après le Mouvement étudiant, je m’étais investi dans le Mouvement gay et lesbien : à l’époque, on militait pour que le mariage soit ouvert à tout couple, quelle que soit son orientation sexuelle. On croyait en la victoire de ce combat car pour la 1ère fois depuis la Seconde Guerre mondiale, le Gouvernement fédéral était formé par une majorité "laïque" socialiste-libérale-écolo, les partis "cathos" de l’époque (le PSC et le CVP) étant relégués dans l’opposition. On a eu raison d’y croire car effectivement ce Gouvernement a modifié la loi pour autoriser le mariage gay et permettre ainsi à chaque individu de faire ce qu’il veut de sa vie de couple. Après ce long combat, j’étais un peu essoufflé et je voulais m’investir dans un autre Mouvement de Droits de l’Homme, je pensais en particulier au Mouvement féministe. Mais l’actualité en a décidé autrement : le MRAX renouvelait son Conseil d’administration, je m’y suis présenté et ai été élu administrateur. L’ancienne équipe me proposait d’être le jeune Vice-président arabo-musulman d’une Présidente juive athée plus âgée. La proposition pouvait être positive si elle était transparente et tendait à assurer la diversité et le pluralisme de l’organisation. Tel n’était pas mon sentiment : on m’a fait la proposition en catimini, sans même me demander ce que je souhaitais apporter à l’organisation. Je refusais d’être l’arabe de service, je me suis alors rebellé (rires)... et, avec un certain culot je l’avoue, je me suis présenté au poste de Président. Et à ma grande surprise, j’ai été élu. Voilà, aussi simple que cela. J’ai alors décidé de m’investir pleinement au MRAX en essayant de faire évoluer le Mouvement antiraciste vers plus d’indépendance, plus de pluralisme, plus de zèle, moins d’élitisme et plus de proximité avec les premiers concernés, à savoir les victimes de discriminations racistes. Même s’il y a encore beaucoup à faire, je pense que le MRAX évolue dans la bonne direction, et cela est le fruit d’un travail collectif : je dois tellement au dévouement et à la confiance de mes collègues, notamment à feu Thérèse Mangot qui me manque tellement. Cette aventure dure depuis 4 ans, j’ai en effet été réélu l’an dernier.

Wafin.be : S’agissant de ces victimes, peut-on dire qu’en Europe, les 1ers concernés par la lutte contre le racisme sont les populations extra-européennes... maghrébines, turques, subsahariennes, etc. ?

Radouane BOUHLAL : Notamment... mais il ne faut pas négliger certaines populations européennes sévèrement discriminées, par exemple les Roms. En réalité, c’est moins simple que ça n’y paraît, vous savez. Certes, le racisme s’exerce d’ordinaire à l’encontre des minorités. Mais vous le trouverez aussi au sein même d’une minorité, pensons au racisme qui pollue quelquefois les rapports entre les "hutus" et "tutsi" de la communauté rwandaise de Belgique, ou entre les turcs et les kurdes ou arméniens de la communauté turque de Belgique... ce qui peut paraître paradoxal car ces minorités sont elles-mêmes discriminées par la société dominante. A l’inverse, le racisme peut aussi s’exercer par des minorités à l’encontre de membres de la société dominante : c’est ce que d’aucuns qualifient de "racisme anti-blanc". Expression valable sur le fond car cette forme de raciste existe aussi, il faut le dire. Même si elle est suspecte dans bon nombre de cas, car comme d’autres expressions de ce type - je pense notamment aux slogans "fier d’être français" ou "non à la repentance" chers à la nouvelle droite -, elles sont souvent formulées pour stigmatiser davantage encore les minorités.

Wafin.be : Le racisme est plus complexe qu’on ne le croit, donc. Mais qu’en est-il de l’islamophobie ?

Radouane BOUHLAL : L’islamophobie est une forme de racisme, au même titre que l’antisémitisme par exemple. Je le rappelle toujours car je veux être clair, l’islamophobie n’est pas le fait de critiquer, voire même blasphémer l’Islam. La jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’Homme est constante à cet égard : la liberté d’expression couvre les idées qui "heurtent, choquent ou inquiètent l’Etat ou une fraction quelconque de la population". La critique d’une religion ou l’extériorisation de ses peurs ne sont donc pas punissables en soi. En revanche, il n’en va pas de même de l’incitation à la haine à l’encontre de la personne des musulmans (2) : une telle incitation à la haine, elle, est islamophobe, donc raciste... et donc condamnable et à combattre sans concession !

Wafin.be : Pouvez-vous donner un exemple illustrant la manière dont les musulmans d’Europe subissent de pleins fouets les tendances racistes contemporaines ?

Radouane BOUHLAL : Pour ne citer qu’un registre hostile : celui de l’"islamisation de l’Europe". Deux illustrations : Filip Dewinter, Député flamand issu du parti d’extrême droite Vlaams Belang en Belgique, a tenu, à l’occasion d’une interview donnée au journal "Jewish Week", les propos suivants : "Yes, we’re afraid of Islam. The Islamisation of Europe is a frightening thing. (...) If this historical process continues, the Jews will be the first victims". Mutatis mutandis, les déclarations de Filip Dewinter paraphrasent ainsi les propos tenus par son collègue français Jean-Marie Le Pen, Président du Front National, dans les colonnes du journal "Le Monde" en 2003 : "(l)e jour où nous aurons en France, non plus cinq millions mais 25 millions de musulmans, ce sont eux qui commanderont. Et les Français raseront les murs, descendront des trottoirs en baissant les yeux". Ces déclarations ont valu à Le Pen une condamnation pour incitation à la haine raciste. Dans son jugement (3), le tribunal souligne qu’il "n’est pas douteux qu’en opposant les ’musulmans’ aux ’Français’ pour souligner les risques que les premiers font courir à la sécurité des citoyens, M. Le Pen exhorte au rejet, voire à la haine de la population qui se réclame de la religion islamique". CQFD !

Wafin.be : Et s’agissant des groupements d’extrême droite qui se manifestent en Europe, cela reste marginal ou faut-il s’en inquiéter ?

Radouane BOUHLAL : Depuis les années 1980 en particulier, l’Europe de l’Ouest voit se développer un extrémisme à droite de l’échiquier politique. Il se manifeste par des mouvements radicaux qui profanent des tombes juives ou musulmanes en France, chassent des " sans papiers " en Espagne, appellent à des ratonnades de type racial et racistes en Belgique, commémorent des dates symboliques nazies en Allemagne, etc.

Mais l’extrême droite évolue aussi dans la sphère politique : rappelons-nous Jean-Marie Le Pen lors du 2ème tour des élections présidentielles françaises en 2002. Pensons au FPÖ et à Jörg Haider en Autriche en 2000, à l’Alliance nationale en Italie, ou à Christophe Blocher en Suisse en 2003. Ajoutez à cela les succès électoraux des populistes d’extrême droite au Danemark, en Norvège, aux Pays-Bas avec Pim Fortuyn en 2002, ou du Vlaams Belang en Flandre. Certains reculs électoraux existent mais le phénomène est bien installé, comme s’il n’avait jamais disparu depuis le génocide nazi. Cela doit amener les formations politiques démocratiques à réinterroger le poids et le ton qu’elles consacrent à des thématiques comme la sécurité, l’immigration ou l’identité nationale par exemple. On ne combat pas l’extrême droite lorsqu’on reprend et banalise ses idées.

Wafin.be : Votre dernière remarque renvoie à la problématique plus large du vivre ensemble. Certains considèrent qu’une société multiculturelle harmonieuse n’est possible que si elle se fonde sur la laïcité, qu’en pensez-vous ?

Radouane BOUHLAL : Que signifie "LA" laïcité ?! Parlons-nous d’une laïcité à la turque ? En Turquie et contrairement à ce que l’on croit, il n’y a pas de séparation de l’Eglise et de l’Etat puisque ce dernier organise et contrôle le principal pilier islamique, la Diyanet. D’une laïcité à l’anglaise ? En Grande-Bretagne, c’est la société qui est sécularisée, pas l’Etat qui reconnaît une religion d’Etat. D’une laïcité à l’américaine ? Aux USA, l’Etat fédéral est certes indépendant du religieux, mais la religion est au cœur du système politique : vous pouvez être un candidat noir (Barack Obama), de genre féminin (Hillary Clinton) ou un vétéran (John Mac Cain), mais vous ne pouvez pas être un candidat athée. D’une laïcité à la française ? En France, la séparation de l’Eglise et de l’Etat s’applique non seulement aux autorités publiques, mais également aux usagers des services publics, comme l’illustre la loi de 2004 interdisant aux élèves le port de "signes ou tenues manifestant une appartenance religieuse" dans les écoles publiques. La laïcité a du sens si elle garantit à chacun de vivre et pratiquer sa croyance ou sa non-croyance dans un Etat neutre et impartial. Malheureusement, d’aucuns l’instrumentalisent pour en faire une "laïcité de combat" dirigée principalement contre l’Islam et, accessoirement contre d’autres religions. Et bien, quand elle sert à produire ou justifier des discriminations racistes contre des croyants, la laïcité cesse précisément d’être laïque (4) !

Wafin.be : Qu’en est-il du racisme intra-communautaire... entre marocains, précisément ?

Radouane BOUHLAL : A plusieurs reprises, j’ai pu animer des séances de travail sur la question du racisme au Maroc. La réaction la plus fréquente consiste à nier cette réalité au nom de l’Islam, car l’Islam n’admet pas le racisme ! Mais l’Islam admet-il la délinquance ou la pollution ? Non, elles existent pourtant au Maroc. Vous savez, pour tout peuple, ce n’est pas évident d’accepter l’idée qu’il peut pratiquer le racisme en son sein. Ce qui peut se présenter comme une spécificité régionale ou comme une plaisanterie au départ, tourne réellement au racisme quand il cloisonne les gens, les enferme dans des préjugés, les essentialise et les stigmatise. Et je pense notamment à la manière critiquable avec laquelle on traite trop souvent les subsahariens, ou nos compatriotes marocains de culture Amazigh, par exemple. Le peuple marocain est un grand peuple, respecté et fier, il doit s’honorer en prenant lui aussi conscience du racisme sournois qui le traverse, pour mieux le combattre.

Wafin.be : Votre mot de la fin ?

Radouane BOUHLAL : Merci à Wafin et, comme le dit la formule latine pour conclure une lettre, Vive valeque (vis et porte toi bien) !

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Notes :

1. A., ERALY, Le pouvoir enchaîné. Etre Ministre en Belgique, Editions Labor, Bruxelles, 2002.

2. Pour plus de détails, voy. R., BOUHLAL, « Ni un islam des lumières, ni un islam d’illuminés, mais un islam d’Europe ! », in D., DUCARME (sous la direction de), Islam de Belgique. Entre devoir d’intégration et liberté religieuse, Editions Luc Pire, Stavelot, avril 2007, pp. 135 et s.

3. Cf. le jugement du Tribunal correctionnel de Paris du 2 avril 2004.

4. Pour une analyse plus approfondie sur ce sujet, voy. la passionnante et toute récente publication dans laquelle Radouane BOUHLAL est d’ailleurs co-auteur : M., JACQUEMAIN, et N., ROSA-ROSSO, (sous la direction de), Du bon usage de la laïcité, Les Editions Aden, Bruxelles, mai 2008.


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