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Sortir de l’école à Huis Clos

16 novembre 2005, Radouane Bouhlal
 

Plaidoyer pour un cours obligatoire de philosophies et religions comparées et d’anthropologie culturelle.

Ces derniers jours, deux événements retiennent l’attention des observateurs en matière d’« intégration » : l’embrasement des banlieues françaises, et les manifestations catholiques contre les réformes visant à laïciser le monde scolaire espagnol. Ils ont en commun la question de l’école comme intégrateur social.

Premier lieu de socialisation extrafamiliale, l’école constitue entre autres le carrefour où se forment les idées et les stéréotypes de tous ordres. L’intégration n’est en effet pas qu’une question d’emploi ou de logement. Elle se joue d’abord dans les esprits.

Au terme de notre conférence de presse du 6 septembre 2005 contre l’interdiction du port du foulard à l’école, le MRAX a formulé diverses propositions pour une « école mosaïque » [1] . Y figure la création d’un cours obligatoire centré sur l’étude comparée des principales cultures, religions et philosophies du monde, notamment celles des régions qui nous sont aujourd’hui proches, telles que le Maghreb, l’Afrique subsaharienne, l’Amérique latine ou l’Europe orientale.

Le dossier de la philosophie et de la place des religions à l’école est un « monstre du Loch Ness » de la politique éducative : trop cher, trop lourd à réformer, trop de lobbies à combattre. Il est ardu, certes, d’oser remettre en cause, même en partie, l’organisation actuelle des cours de morale et de religion. Cela signifie inévitablement se heurter à « l’alliance des chapelles » : catholiques, protestants, juifs, musulmans, laïcs, etc. Tous se rejoignent dans leur désir... de ne pas se mélanger sur les questions essentielles. Chacun tient pour un acquis quasi syndical le sacro-saint droit de conserver « son » cours, destiné à « son » public. Osons une question de bon sens à l’égard de ces seuls cours consacrés aux questions élémentaires de la vie : est-ce un atout en faveur d’une société multiculturelle, d’y séparer les élèves sur la seule base de leurs convictions religieuses ou philosophiques ?

A cela, le MRAX répond par l’introduction d’un cours commun de philosophies et religions comparées et d’anthropologie culturelle, le plus tôt possible dans l’enseignement obligatoire, de manière à permettre à l’ensemble de la classe, en même temps, de bénéficier d’une éducation plurielle en lien avec notre société.

Ce cours aurait pour but de partager avec les élèves la diversité culturelle et cultuelle de l’humanité, d’apprendre à « faire de la philosophie » et donc penser l’éthique, et d’apprendre à maîtriser des notions fondamentales de l’anthropologie culturelle (l’ethnocentrisme, le relativisme culturel, l’empathie ou le décentrement par exemple). Le but est de donner à chacun les outils pour acquérir la capacité à mieux distinguer le naturel du culturel, pour saisir d’autres modes de vie et de pensée que les siens sans tomber dans le piège de la xénophobie.

N’est-il pas curieux que le seul cours commun obligatoire abordant aujourd’hui les diversités culturelles et cultuelles de l’humanité, soit le cours d’histoire ? Insidieusement, cela véhicule aux élèves le sentiment que l’existence d’autres manières de penser, de vivre ou de croire appartient au passé, que la diversité est en quelque sorte archaïque. Malheureusement, aujourd’hui, l’école ne se donne pas les moyens, dans ses cours obligatoires, de combattre ou prévenir en commun les préjugés racistes ou xénophobes, à un âge où l’esprit critique se forme pourtant de manière décisive. En réalité, même le cours d’histoire, qui a le mérite de beaucoup porter sur ses épaules, est, pour partie, insuffisant en ce qu’il n’intègre pas du tout ou pas suffisamment, dans notre histoire nationale, l’histoire des (im)migrations, notamment comme élément essentiel de la compréhension de nos sociétés.

C’est un choix de société engagé que nous proposons. Il demande de surmonter les petits conservatismes qui, de part et d’autre, craindront de diluer leur identité dans l’échange. L’erreur est de considérer une identité comme une entité homogène et sans aspérités, alors que le propre d’une culture est d’évoluer par la rencontre avec l’autre. L’erreur est de croire qu’on se perd dans l’échange, mais qu’on survivrait dans le repli. Toute culture mérite mieux qu’un bocal. Toute culture est une prise de risque.

Nous estimons que l’« intégration » et la « multiculturalité », sous peine de ne rester que des slogans faciles, doivent être portées au sein des écoles par l’invitation au contact, et non par le cloisonnement. Parce que, lorsque les cultures se divisent, c’est l’ignorance et la bêtise qui règnent. Dans ce dernier cas, c’est la haine raciste et la xénophobie qui gouvernent.

Carte blanche signée par François De Smet et Radouane Bouhlal, publiée dans Le Soir du 16 novembre 2005

[1] Cf. Notre prise de position.


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