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Rencontre avec Jérôme Jamin

Le risque démocratique

29 juin 2005
 

« Faut-il interdire les partis d’extrême droite ? » est la question centrale posée par Jérôme Jamin dans son dernier ouvrage. Cette interrogation répandue, mais non encore résolue, nous renvoie inévitablement aux fondements de la démocratie, à la confiance que nous lui accordons et au « risque » que nous sommes prêts à prendre pour la voir continuer à vivre. « Faut-il accorder la liberté aux ennemis de la liberté ? » est une question essentielle à laquelle l’auteur s’est attaqué de front et dont il nous livre ici ses principales réflexions.

Quelle liberté peut-on accorder aux « ennemis » de la liberté ?

La démocratie est le régime des libertés. Mis à mal par les partis d’extrême droite, beaucoup s’interrogent sur l’action parfois jugée suicidaire des démocraties, qui au nom de ses principes, accordent des liberté à des partis qui souhaitent les voir disparaître. L’interdiction pure et simple des partis d’extrême droite me semble cependant la plus mauvaise image que la démocratie puisse donner d’elle.

Pour quelles raisons ?

Cela ne servirait pas sa cause. Erigés en victime, en bouc émissaire des partis traditionnels, les partis d’extrême droite ne manqueraient pas de profiter de cette image pour rassembler autour d’eux les mécontents et pour mettre en cause les principes et valeurs des partis démocratiques.

Comment définir la démocratie ?

La démocratie peut globalement être comprise de deux manières. Elle peut exprimer la voix du plus grand nombre (le suffrage universel), être le résultat des urnes. Dans ce cas, les gens votent et le vote fait autorité. Ce qui est décidé est jugé bon puisque il s’agit de la majorité. A ce premier pilier s’ajoute celui de la démocratie des valeurs et des principes. Ces deux piliers se font concurrence. Les uns revendiquent l’aspect démocratique des urnes, les autres l’aspect démocratique des valeurs.

Comment les partis d’extrême droite conçoivent-ils la démocratie ?

Quand le Vlaams Belang devient l’un des principaux partis de Flandre, leur logique consiste à dire : « les gens ont voté pour nous, le vote est démocratique. Vous devez nous laisser rentrer dans le gouvernement ». Cependant, cette manière de penser ne prend pas en compte le second pilier des valeurs et principes. La grande arnaque des partis d’extrême droite est de se prétendre démocratique car ils sont élus en occultant autant que possible les valeurs et les principes. Or supprimer les valeurs et principes revient à supprimer ce qui permet le suffrage universel. Si 10 personnes sont réunies autour d’une table et qu’on leur demande de répondre à la question : « êtes-vous d’accord d’exterminer Joseph ? ». Si la démocratie est le pouvoir du plus grand nombre, alors les 9 autres personnes ont la possibilité de décider démocratiquement de l’exécution de Joseph. Par contre, si la démocratie est la complémentarité des deux piliers, alors il pourra être invoqué que l’extermination n’est pas une valeur démocratique. La tension entre le succès des partis d’extrême droite et les valeurs liées aux droits de l’Homme est évidente. La pression des urnes sur les valeurs démocratiques est incontestable.

Comment lutter efficacement contre les partis d’extrême droite ?

Il existe beaucoup d’outils pour attaquer l’extrême droite sans pour autant interdire ce parti. Ces moyens « sont le fruit de multiples stratégies mises en place pour éviter que la démocratie ne se retourne contre elle-même ». La démocratie doit museler, neutraliser toute entreprise contre ses principes essentielles, sans pour autant se discréditer.

L’un des moyens les plus importants pour lutter contre le racisme, la xénophobie, l’antisémitisme et le négationnisme sont les moyens légaux. La constitution, la Déclaration Universelles des droits de l’homme, les traités et conventions internationales signés par la Belgique, la législation nationale dont la loi du 30 juillet 1981 tendant à réprimer certains actes inspirés par le racisme ou la xénophobie et la jurisprudence existante en matière de lutte contre les discriminations constituent quelques uns des « atouts » juridiques dont la démocratie dispose pour lutter contre les excès de ces opposants. L’efficacité de la législation contre l’incitation à la haine raciale demeure cependant limitée. Preuve en est, la progression sans cesse croissante, de partis comme le Vlaams Belang.

L’impact insuffisant des outils juridiques pose question. A quoi cela est-il dû ?

Il doit être recherché d’une part dans le manque de détermination dont a fait preuve le judiciaire pour appliquer ces lois, d’autre part, dans l’ « opération séduction » des partis d’extrême droite. En effet, à force de brandir la loi et parfois de l’appliquer, les partis d’extrême droite ont compris qu’ils avaient tout intérêt à revoir leur copie, à supprimer un certain vocabulaire. Aujourd’hui, des slogans comme « les étrangers, dehors » ont cédé leur place à des propos mettant en avant la « préférence nationale ». L’antisémitisme d’hier est aujourd’hui devenu un discours radical contre l’impérialisme et le « vaste complot américano-sioniste ». Le ton et la teneur de la propagande s’est adapté. Ainsi, la menace de la loi a conduit ces partis à effacer la dimension agressive de leurs discours.

Mais, malgré ce changement de façade, on peut émettre de sérieux doutes sur le fait qu’un changement réel soit à l’œuvre dans les partis d’extrême droite...

Trop de dérapages sont là pour nous rappeler la nature véritable de leur politique. Cette normalisation, à l’œuvre actuellement, est problématique. Elle facilite notamment les succès électoraux. « La loi leur a montré la voie à suivre pour attirer les électeurs tentés par l’extrême droite mais inquiets de ses ressemblances avec le fascisme historique ».

La loi atteint ainsi progressivement ses limites, car si elle permettait de réprimer les incitations ouvertes à la haine raciale, elle ne pourra condamner demain des discours plus « policés ». La loi est claire, elle ne condamne pas l’opinion en tant que telle, mais bien l’incitation à la haine raciale. Le but du législateur est de sauvegarder la liberté d’opinion et d’expression. Le fait de penser ou de dire quelque chose (dans la sphère privée) n’est pas condamnable. On ne peut pas changer la loi et condamner désormais ceux qui veulent inciter à la haine raciale mais qui ne le font pas « pour faire croire qu’ils sont gentils ».

Quels autres moyens utilisés ?

A côté de la répression légale au sens strict, il existe d’autres moyens légaux indirects qui visent l’interdiction des partis d’extrême droite. L’évolution des règles en matière de financement des partis politiques en est la preuve. Il a été tout d’abord exigé que les partis marquent clairement dans leur programme leur attachement aux droits de l’homme. Par la suite, il a été ajouté que les partis ne pouvaient pas montrer « de manière manifeste et à travers plusieurs indices concordant son hostilité envers les droits et libertés garantis », et cela que ce soit dans les faits, les écrits, les paroles et les comportements. Le texte prévoyant la privation de financement public n’est pas encore d’application. Cependant, des perspectives intéressantes existent. Cette voie doit continuer à être explorée. En effet, si à elle seule, elle ne permettrait pas la disparition d’un parti comme le Vlaamse Belang, elle l’affaiblirait considérablement. La force des partis d’extrême droite est leur visibilité, au contraire d’un réel contenu politique. Sans financement, leur propagande serait considérablement réduite.

Quelles contributions les partis traditionnels peuvent-il apporter dans la lutte contre l’extrême droite ?

Malgré tout l’apport des moyens légaux, ceux-ci ne peuvent contenir à eux-seuls la montée de l’extrême droite. Une cause importante doit être cherchée dans le champs politique lui-même. L’absence d’offres politiques originales, le manque de projets politiques neufs et visionnaires a entraîné un manque de confiance et un désintérêt par rapport à la politique. Aujourd’hui, on a l’impression, à tort ou à raison, qu’on vit dans un système où l’alternance du pouvoir est « une fausse alternance » (cfr la coalition violette). Comment un électeur peut-il se dire : je ne suis pas content de la droite, je vais voter pour la gauche ?

Quelle alternative les partis traditionnels espèrent-ils offrir en intégrant dans leur programme des thématiques qui jusqu’alors était le monopole de l’extrême droite ? « Pendant que l’extrême droite adapte son discours et soigne son vocabulaire, (...) les grands partis singent son programme ». Aujourd’hui, la rhétorique sécuritaire, la menace de l’immigration « incontrôlée » caractérisent le discours de la plupart des partis traditionnels. Il faut arrêter de courir derrière les électeurs du VB. Seule une offre politique novatrice et créatrice ramènera ces électeurs vers les partis traditionnels !

Jérôme JAMIN, Faut-il interdire les partis d’extrême droite ? Démocratie, droit et extrême droite, Stavelot, 2005. Cet ouvrage est le premier de la collection « Voix de la mémoire », née du partenariat entre l’éditeur Luc Pire et de l’ASBL liégeoise « les territoires de la Mémoire » qui dénonce la résurgence des idéologies totalitaires.


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