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L’extrême droite contemporaine en Europe

2 juin 2005
 

Quelle est-elle ? D’où vient-elle ? Où va-t-elle ? Un état des lieux...

La progression électorale des partis communément classés à l’extrême droite, dans l’Europe occidentale des années 1980-2000, constitue un bouleversement majeur des systèmes politiques et traduit une crise de la représentation qui indique une nette insatisfaction des opinions publiques vis-à-vis des élites comme du fonctionnement des démocraties parlementaires. En Europe centrale et orientale, l’écroulement du communisme a permis la réémergence des idéologies nationalistes ethnistes qui souvent s’étaient exprimées avant la Seconde Guerre mondiale et qui ont d’autant mieux percé que la transition vers l’économie de marché, la volonté d’intégrer l’Union européenne et/ou l’O.T.A.N., la corruption économique et politique créaient de fortes frustrations et des inégalités sociales encore aggravées par l’absence, dans ces pays, d’une tradition politique libérale telle qu’entendue à l’Ouest.

1. Utiliser les mots justes pour bien comprendre

Décrire et tenter d’expliquer ce phénomène conduit à poser préalablement une question de taxinomie : l’expression « extrême droite » est-elle appropriée ? Si elle l’est, comment délimiter le champ de l’extrême droite ? Si elle ne l’est pas, quel autre vocable utiliser ? Le politologue Cas Mudde a recensé 28 définitions différentes de cette famille politique. L’appellation « populiste » est trop large : tous les populismes ne sont pas de droite et tous ne sont pas antidémocratiques et xénophobes. Celle d’« extrême droite » se justifie par le fait que les électeurs des partis concernés tendent à se situer eux-mêmes le plus à droite sur l’axe droite-gauche, mais elle présente l’inconvénient de suggérer que l’extrême droite ne ferait que surenchérir sur le programme des droites démocratiques, dans leur continuité, alors qu’elle se situe en rupture avec les fondements du libéralisme politique que sont l’égalité, la démocratie représentative et le rôle redistributeur (même modérément) de l’État. Le vocable « droite radicale », fort usité dans l’aire anglo-saxonne et germanophone, évite cet écueil car il montre à juste titre que les formations de ce type se trouvent « hors consensus », voire hors l’État de droit. La dénomination la plus précise, forgée par Hans-Georg Betz, est « populismes radicaux de droite », mais elle n’a pas fait école. On peut aussi retenir celle de Pierre-André Taguieff : « national-populisme ».

Heureusement, l’immense majorité de la communauté scientifique s’accorde sur deux points. D’abord, quelque terme qu’on utilise, la réalité recouverte est au fond très proche dans la mesure où, on le verra plus loin, il existe une sorte de minimum idéologique commun aux partis d’extrême droite ouest-européens. Ensuite, il est acquis que des termes comme « néo-nazi » et « néo-fascisme » ne doivent plus s’appliquer qu’aux mouvements revendiquant l’invariance du national-socialisme (notamment en Allemagne) ou du fascisme mussolinien (M.S.I., Movimento Sociale-Fiamma tricolore).

Si donc l’on adopte ici, largement par convention, l’expression générale d’« extrême droite », il faut en connaître les limites, notamment l’usage polémique et disqualifiant qui peut en être fait, puisqu’il renvoie inévitablement, dans la mémoire collective, aux totalitarismes nazi, fasciste et associés, à l’antisémitisme qu’ils professèrent ainsi qu’à la Shoah, alors que nombre de partis d’extrême droite (Liste Pim Fortuyn aux Pays-Bas ; U.D.C. en Suisse ; Lega Nord en Italie...) ne sont en rien la descendance de ces mouvements. De même, c’est par une extension fautive, non dépourvue d’arrière-pensées politiques, que l’expression est parfois employée pour décrire des partis conservateurs populistes tels que le Partido Popular portugais ou la C.S.U. bavaroise.

2. Essai de périodisation

La plupart des spécialistes distinguent, historiquement, trois « vagues » de partis d’extrême droite. La première commence très tôt après la fin de la Seconde Guerre mondiale et présente une continuité idéologique forte avec le national-socialisme et le fascisme. Elle est incarnée par le Movimento Sociale Italiano (M.S.I.), créé en décembre 1946, et le Sozialistische Reichspartei allemand, fondé en 1949 et interdit en 1952. Il faudrait y ajouter l’Union des indépendants autrichienne (Verband der Unabhängigen, V.d.U., fondée en 1949, qui donne naissance au Freiheitliche Partei Österreichs, F.P.Ö., en 1956) et les formations phalangistes et salazaristes qui participeront au pouvoir en Espagne jusqu’à la mort de Franco (20 novembre 1975) et au Portugal, jusqu’à la chute du gouvernement Caetano (25 avril 1974).

La deuxième vague, entre 1950 et la fin des années 1960 environ, présente une moindre cohérence. Elle comprend le mouvement français de Pierre Poujade (Union de défense des commerçants et artisants, U.D.C.A., fondée en 1953), le Boerenpartij néerlandais fondé en 1958 et le N.P.D. allemand (Nationaldemokratische Partei Deutschlands, 2 p. 100 aux élections fédérales de 1965, 4,3 p. 100 en 1969). Par leur idéologie et le passé de leurs cadres, ces partis ont des liens évidents avec les droites nationalistes d’avant 1939, mais sont plus détachés du fascisme et du nazisme. Les deux premiers sont une réaction d’une fraction de l’électorat au processus de modernisation rapide de l’économie et de la société en période de croissance ; le troisième traduit une première tentative de réhabilitation du nationalisme allemand et sert par la suite de relais aux thèses négationnistes. Ces mouvements connaissent cependant des succès éphémères. L’U.D.C.A. de Pierre Poujade envoie 52 députés à la Chambre le 2 janvier 1956, mais disparaît après le raz-de-marée gaulliste de 1958. L’échec de l’O.A.S., mouvement largement influencé par l’extrême droite, qui manque le « putsch des généraux » des 21-22 avril 1961 et sombre dans le terrorisme, puis la défaite du candidat « Algérie française » à la présidentielle de 1965, Jean-Louis Tixier-Vignancour (5,2 p. 100), ouvrent une période de repli de cette famille politique. Représenté dans neuf parlements régionaux ouest-allemands entre 1966 et 1969, le N.P.D. n’atteint pas 1 p. 100 des suffrages dans les années 1990.

Une troisième vague apparaît en Scandinavie, avec deux partis économiquement ultralibéraux et secondairement xénophobes qui incarnent une protestation contre la fiscalité et l’État-providence : au Danemark, le Fremskridtspartiet (Parti du progrès), fondé en 1972 par l’avocat Mogens Glistrup entre au Parlement avec 15,9 p. 100 des voix en 1973 et, en Norvège, le Parti Anders Lange, qui a pris le nom de son fondateur avant d’être rebaptisé Fremskrittspartiet, remporte 5 p. 100 des voix la même année. Elle se renforce à partir des années 1980 avec la percée électorale du Front national français (fondé le 5 octobre 1972), qui a longtemps servi de référence idéologique et de modèle organisationnel à nombre d’autres formations étrangères.

3. Une implantation inégale

Les partis d’extrême droite sont durablement présents sur l’échiquier politique dans nombre de pays européens. Ainsi en France du Front national, présidé par Jean-Marie Le Pen. En Scandinavie, le Parti du peuple danois (Dansk Folkeparti, dirigé par Pia Kjaersgaard depuis sa fondation en 1995) arbitre, avec 12 p. 100 aux élections de novembre 2001, le jeu politique ; et le Fremskrittspartiet norvégien, avec 14,6 p. 100, est devenu la troisième force partisane. En Belgique, le Vlaams Blok fondé en 1978 totalise 15,5 p. 100 en Flandre et 9,8 p. 100 au niveau national, tandis que de l’extrême droite wallonne, très divisée, ne subsiste que le Front national (4 p. 100 et 1,5 p. 100 au niveau national), clone de son homonyme français. La surprise est venue en mai 2002 des Pays-Bas où la Liste Pim Fortuyn (L.P.F., fondée la même année), de tendance anarcho-capitaliste et xénophobe, a intégré le gouvernement de centre droit après avoir remporté 17 p. 100 des voix, malgré l’assassinat de son fondateur dix jours plus tôt.

Au centre de l’Europe, le « populisme alpin » s’incarne dans le F.P.Ö. de Jörg Haider (26,9 p. 100 des voix aux élections d’octobre 1999, brusquement retombé à 10 p. 100 en novembre 2002) qui gouverne depuis 2000 avec les chrétiens-conservateurs (coalition noire-bleue), dans le Schweizerische Volkspartei-Union démocratique du centre suisse (S.V.P.-U.D.C., première formation avec 22,6 p. 100 des voix aux élections fédérales d’octobre 1999) où la tendance xénophobe et ultralibérale de Christoph Blocher est majoritaire, dans la Lega Nord per l’Indipendenza della Padania d’Umberto Bossi (passée de 8,2 p. 100 en 1996 à 3,9 p. 100 aux élections de mai 2001), qui participe au gouvernement Berlusconi et prône la création d’une Padanie autonome, ainsi que dans les régionalistes du canton suisse italophone du Tessin : la Lega dei Ticinese.

En Italie, l’Aleanza Nazionale, menée par Gianfranco Fini, a rompu officiellement, au congrès de Fiuggi en 1995, avec le fascisme pour devenir un parti conservateur de droite. Participant aux cabinets Berlusconi en 1994 et en 2000, sa pratique gouvernementale confirme que ce virage n’était pas que tactique. Son programme est pro-européen et atlantiste, moins ultralibéral que celui de Forza Italia, et favorable à l’unité de l’État, ce qui l’oppose au fédéralisme de la Lega Nord. Fini a condamné le racisme, l’antisémitisme et les lois raciales de 1938. Une prégnance de l’idéologie fasciste perdure cependant dans la base militante, chez les cadres intermédiaires et certains élus comme Francesco Storace, le président de la région Latium, ainsi que dans le courant représenté par la revue Area.

L’Allemagne reste épargnée par cette radicalisation, en raison de l’existence d’une droite conservatrice forte (C.D.U.-C.S.U.) et de la défiance persistante à l’encontre de l’extrémisme de droite, perçu par l’opinion comme une descendance du nazisme. Ainsi, aux élections législatives de septembre 2002, la Deutsche Volksunion (D.V.U.) a disparu, alors que les Republikaner et le N.P.D. obtenaient respectivement 0,6 et 0,4 p. 100 des suffrages, et donc aucun siège du fait du seuil de 4 p. 100 exigé par la loi électorale. Le Partei rechtstaatlicher Offensive (P.R.O., Parti de l’offensive de l’État de droit) de l’avocat Ronald Schill avait connu en septembre 2001 un succès retentissant (19,4 p. 100) aux élections du Landtag de Hambourg, grâce à son programme xénophobe et sécuritaire, correspondant alors aux attentes d’un électorat touché par la psychose anti-islamiste, juste après le démantèlement d’une cellule d’Al-Qaida dans la ville hanséatique. Succès sans lendemain : il ne remporte que 0,8 p. 100 aux élections fédérales en septembre 2002.

4. Un socle idéologique commun

Il existe incontestablement un programme commun a minima que partagent les formations mentionnées. Son premier volet, d’ordre institutionnel, en appelle à un pouvoir exécutif fort (la « VIe République » du F.N. français) et prône la méfiance envers le régime des partis, préférant la démocratie plébiscitaire, voire la démocratie directe reposant sur le référendum d’initiative populaire, à la démocratie représentative. Dans le régime idéal des nationaux-populismes cependant, le principe d’égalité disparaît au profit de la discrimination institutionnalisée entre citoyens et non-citoyens : ainsi, dans le programme du Front national, le principe de préférence nationale implique que les prestations sociales et les droits économiques et sociaux soient réservés aux seuls Français. Plus encore, selon une vision ethniste de l’identité nationale, ne sont considérés comme citoyens que les nationaux « de souche », l’accès à la nationalité étant par ailleurs restreint, dans le meilleur des cas, à ceux des étrangers qui s’assimilent à la culture occidentale. Une des évolutions majeures des dernières années, consécutive à la montée en puissance de l’islam radical, est que le racisme de l’extrême droite devient sélectif. L’objectif naguère commun de renvoyer « chez eux » tous les étrangers évolue vers celui de filtrer les entrées et de refouler prioritairement les musulmans : la Liste Pim Fortuyn, désignant les « Marocains » comme cible prioritaire et nommant parmi ses dirigeants des Néerlandais originaires du Cap-Vert et du Suriname est à cet égard exemplaire. En conséquence, l’antisémitisme traditionnel de l’extrême droite, s’il ne disparaît pas, est euphémisé, voire atténué, par le sentiment d’une communauté d’intérêts contre l’« ennemi commun » arabo-musulman. Tant le F.N. que le M.N.R., le Vlaams Blok que l’Aleanza Nazionale ont à cet égard entamé, avec des succès divers, une opération de séduction des communautés juives en exploitant la recrudescence des actes antisémites en Europe depuis le début de l’intifada Al-Aqsa (2000).

Que l’exclusivisme identitaire soit au cœur du projet des droites radicales transparaît dans leur vision des relations internationales. En effet, l’époque de la guerre froide, qui justifiait l’alignement des droites extrêmes sur l’atlantisme pro-américain face au communisme, est révolue. En conséquence, ressurgit le mythe d’une Europe « de l’Atlantique à l’Oural », aux fondements clairement raciaux, qui constituerait une troisième force interposée entre les États-Unis, vus comme symbole du melting-pot et du multiculturalisme, et la « menace planétaire » islamiste, selon l’expression de Pierre-André Taguieff. Le projet commun est nettement plus ambigu en matière économique et sociale. Désormais, la majorité des partis d’extrême droite revendiquent un modèle ultralibéral de type reagano-thatchérien, qui transpose sur le plan social la philosophie du struggle for life (que le meilleur gagne !).

5. Europe centrale et orientale : ethnicité contre citoyenneté

Dans les nouvelles démocraties d’Europe centrale et orientale, la chute du communisme a révélé que celui-ci n’avait en rien éradiqué les nationalismes extrémistes qui s’étaient manifestés avant et pendant la Seconde Guerre mondiale. Dans ces pays qui, hormis la république de Tchécoslovaquie (1920-1938), n’ont jamais connu de démocratie pluraliste, l’individu se définit par son ethnicité et sa religion, et l’imbrication territoriale de nombreuses minorités ethniques rend encore plus aléatoire le sentiment d’appartenance à une commune citoyenneté. C’est donc sur les thèmes de la « nation pure » et des irrédentismes que des partis ultranationalistes sont entrés dans les Parlements et les gouvernements de ces pays.

Ainsi, en Serbie, le leader du Srpska Radikalna Stranka (S.R.S., Parti radical serbe), Vojislav Seselj, a été vice-Premier ministre de Milosevic de 1998 à 2000 ; le S.N.S. slovaque (Slovenská národná strana, Parti national slovaque), héritier direct de l’État catholique pro-nazi dirigé par Mgr Tiso, a participé au gouvernement Meciar de 1993 à 1998 ; en Hongrie, le Parti des petits propriétaires, dirigé alors par Joszef Tórgyan, qui reprend l’idéologie cléricalo-réactionnaire du régent Horthy avant guerre, a participé au gouvernement de Viktor Orban de 1998 à 2002. Dans cette région, plusieurs partis développent une idéologie dite nationale-communiste, combinant nostalgie du « socialisme réel », nationalisme et fascination pour l’Église orthodoxe, perçue comme un gardien de l’identité nationale face à l’invasion du matérialisme occidental. C’est le cas du K.P.R.F., le Parti communiste de la fédération de Russie fondé en 1993 par Guennadi Ziouganov, et du Parti de la Grande Roumanie (P.R.M., Partidul România Mare, né en 1991) dont le chef, Corneliu Vadim Tudor, s’est fait le chantre du régime Ceaucescu. De plus, certains partis de droite ayant exercé des responsabilités gouvernementales, comme l’Union démocrate croate (H.D.Z., Hrvatska demokratska zajednica, fondé en 1989) de feu le président Franjo Tudjman ou le parti ultranationaliste letton Patrie et Liberté (T.B., Tevzemei un Brivibai, fondé en 1992) n’ont jamais réellement entrepris le travail de mémoire historique nécessaire à une juste remise en perspective du passé national. La mondialisation et l’accroissement des inégalités qui l’accompagne, l’absence de démocratie et de développement dans nombre de pays du Sud, la tendance des démocraties occidentales à la bipolarisation partisane constituent autant de facteurs qui permettent de prédire à l’extrême droite un avenir certain. Elle s’impose plus que jamais comme principale force de contestation du consensus idéologique imposé par le modèle sociétal ultralibéral.

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