>>
Assurer sa diffusion n'a pourtant pas été une mince affaire...
Bertrand Tavernier - C'est vrai que je l'ai
proposé avec beaucoup d'ingénuité au service public
de la Télévision française. Et qu'on m'a répondu
que ça n'entrait pas dans les cases... J'ai eu beau rétorquer
que je ne faisais pas des films pour entrer dans les cases, que c'était
à eux de faire des cases pour accueillir mes films, les trois
télés publiques ont refusé de le diffuser. On parle
souvent de censure rampante. Moi je ne l'ai pas trouvée rampante,
cette censure, je l'ai trouvé fortement exprimée... Même
si on ne m'a jamais dit "on ne veut pas voir dix arabes à
la télé" - je ne dis pas en prime time, je ne suis
pas cinglé, je connais la télé française,
mais enfin, je pensais, je ne sais pas, à onze heures moins le
quart, minuit quinze peut-être... Et puis non.
>>
La Belgique et la France ne sont pas les seuls pays en Europe à
pratiquer le bannissement...
Bertrand Tavernier - Bien sûr, tous
le font sauf, je crois, les Pays Bas. Mais la France est très
bien placée. On avait déjà le record des morts
pendant la guerre de 14, ici, avec l'Espagne, on a le record d'expulsions.
En France on est spécialiste des records, mais des records pas
toujours très glorieux...
>> Des chiffres?
Bertrand Tavernier - Des milliers de cas,
mais comme chez vous, il est difficile de produire des statistiques.
Les officiels, les services de police et d'immigration sont muets. On
en arrive à des estimations via les associations, qui sont seules
habilitées à pénétrer dans les centres de
rétention, mais c'est du cas par cas. On sait que ça touche
en gros 20.000 personnes sur les cinq dernières années,
mais 20.000 personnes, avec les familles concernées, ça
fait au moins 100.000 victimes. Avec sans doute pas mal de cas qui nous
échappent, puisque les clandestins ne sont pas toujours enclins
à s'exprimer, forcément...
>>
Et concernant le profil des personnes touchées?
Bertrand Tavernier - On sait par contre qu'un
expulsé sur dix est né en France, que trois sur dix sont
arrivés dans ce pays avant six ans, que trois autres sont là
depuis plus de vingt ans, que 58% sont mariés à un Français
ou à une Française, et que 48% ont des enfants français...
Ce qui rend plus aberrant encore la phrase d'un ministre de l'intérieur
qui dit ne pas considérer l'éloignement comme une punition.
Dans Histoires de vies brisées, Lila parle d'un juge qui, la
voyant pleurer au tribunal, lui dit: "Mais pourquoi pleurez-vous?
J'expulse votre mari vers un pays où le ciel est toujours bleu!"...
Quelle différence entre le cynisme de ce magistrat, et l'attitude
d'un ministre qui déclare que l'éloignement n'est pas
une punition, alors qu'il sait pertinemment qu'un bon 70% des gens expulsés
ont des attaches familiales extraordinairement fortes ici? Hallucinant...
>>
Votre film montre en effet combien ces personnes sont intégrées
dans la société française...
Bertrand Tavernier - Pendant le tournage,
à un moment j'ai pensé à mon père... Mon
père était un écrivain, un poète, né
à Lyon tout comme ces gens que je filmais, et que je reconnaissais
comme lyonnais. C'était extraordinaire pour moi de filmer ces
personnes d'origine maghrébine, avec, toutes, un accent lyonnais
à couper au couteau... J'avais tout à coup l'impression
de revoir les mômes que je fréquentais, je retrouvais les
lieux de mon enfance... Donc je pensais à mon père, qui
avait participé à la libération de Villeurbanne
avec les M.O.I. - les M.O.I.1, ce sont ces immigrés qui combattaient
dans les réseaux de résistance, des gens qui n'avaient
pas de papiers mais qui se battaient contre l'occupant nazi... Et je
me disais que j'étais en train de filmer des gens qui mettaient
aussi leur vie en danger, pour devenir citoyen de mon pays - moi qui
suis citoyen par hasard, je trouve que 51 jours de grève de la
faim dans ce but, ce n'est pas mal... On voit une personne dans le film
qui tombe dans le coma. Si elle était décédée,
qu'aurait-t-on mis sur sa tombe? "Mort victime de la double peine"?
"Mort pour avoir osé prétendre au titre de citoyen
français " ? Au fond, on aurait pu mettre "mort pour
la France"... Alors qu'on célèbre Victor Hugo, Javert
est toujours là. Il vit à Lyon, reproduit en quelques
exemplaires, et la seule chose qu'on puisse souhaiter à ses avatars,
c'est de connaître la même fin que dans le livre - avantage
de Lyon: il y a deux fleuves dans lequel se jeter... C'est la seule
chose que je souhaite aux juges qui se sont "occupés"
des gens que je filmais...
>> Vous dénoncez
l'arbitraire de leurs décisions...
Bertrand Tavernier - On trouve une phrase
tout à fait révélatrice dans un communiqué
du ministère de la Justice concernant un Lyonnais menacé
d'expulsion - encore un - parce que vous savez, Lyon a un autre record,
c'était la ville de Klaus Barbie mais bref. Très intelligemment
- parce que ça nous a beaucoup servi - un fonctionnaire a eu
l'idée géniale d'expulser cet homme la veille de Noël.
Un homme avec deux enfants à charge... Ce qui a été
une occasion inespérée pour les associations de monter
au créneau : la veille de Noël, deux enfants expédiés
à la DAS! J'imagine que, depuis, ce fonctionnaire a dû
être déplacé en Nouvelle-Calédonie, parce
que devant le tollé général, l'acte d'expulsion
n'a pu être qu'annulé. Et là, il y a ce fameux communiqué
du ministère de la Justice qui promet qu'on va étudier
son dossier avec soin. Une phrase inouïe que celle-là! Celui-là,
on va étudier son dossier avec soin... Et les autres? Une phrase
qui laisse bien entendre comment peuvent se passer un certain nombre
d'expulsion...
>> Sinon, vous avez
l'impression que les mentalités évoluent?
Bertrand Tavernier - Bien sûr! Ça
n'a jamais autant bougé depuis deux ans! Vous savez, en France,
dans les partis de gauche - sinon les communistes et les verts - c'était
la course à qui ne verrait pas le film... A part Jack Lang, qui
nous a toujours soutenus, et quelques maires par-ci par-là, tous
se déclaraient volontiers contre la double peine, mais en privé
seulement... Même Delanoë a demandé que le meeting
sur la double peine n'ait pas lieu à l'hôtel de ville.
Le même Delanoë qui, par ailleurs, vous affirmait au téléphone
qu'il était un opposant farouche... Oui, le film a eu des répercussions,
tellement de répercutions que, tout à coup, on a eu la
surprise de voir un ministre de l'intérieur de droite, Nicolas
Sarkozy, prendre une position sur la double peine qu'on avait vainement
attendue de tous les ministres socialistes, qui eux n'ont jamais cessé
de proférer des contrevérités. Jean-Pierre Chevènement
par exemple, selon qui seuls étaient expulsés les auteurs
de meurtre et de viol, alors que, dans mon film, personne n'a jamais
commis le moindre crime de sang... Ou cet autre qui continue à
parler de terrorisme alors que les gens suspects de terrorisme dans
le total, c'est 0,004%, autant dire: nul...
>>
Donc en France, la droite serait moins frileuse que la gauche?
Bertrand Tavernier - Je ne dirais pas ça.
Je dirais que sur cette question, la gauche a été scandaleusement
muette... Quand la gauche s'est prononcée pour la régularisation
des sans papiers, c'est parce qu'elle considérait le sujet comme
électoralement favorable, ce qu'elle ne pensait pas du tout de
la double peine. Et elle s'est laissée prendre dans un jeu d'une
lâcheté absolument scandaleuse - on leur disait : vous
allez faire le jeu de Le Pen, ce n'est pas populaire parmi nos électeurs...
Lionel Jospin lui-même ne s'est prononcé là-dessus
qu'une semaine avant le scrutin... Trois ans qu'on attendait qu'il en
parle et lui, une semaine avant le premier tour, dans une interview
à SOS-Racisme, il dit : "bon, il faudrait revoir cette double
peine." Personne ne l'a remarquée, cette phrase, évidemment...
Alors qu'au contraire, s'il avait pris position plus nettement, si ça
s'était su, il aurait pu faire réfléchir tous ces
gens qui, par écurement, ont fini par se tourner ailleurs...
J'estime que sur la seule double peine, avec tous les parents, les amis,
les collectivités, il a fait un recul de 400.000 voix...
>> Un journaliste
du Monde analysait le positionnement actuel de la droite française
sur la double peine comme un moyen de couper l'herbe sous le pied de
la gauche...
Bertrand Tavernier - Ah mais attendez! Peu
importe! Moi je me fiche de savoir si Mitterrand a aboli la peine de
mort en étant, au fond de lui-même, un adversaire résolu
de la peine de mort ! Je ne vais pas aller le psychanalyser là-dessus,
moi, je regarde le résultat. Et là, je sens un résultat.
A partir du moment où, pour la première fois il y a un
ministre de droite qui dit devant l'Assemblée nationale "il
faut supprimer la double peine", et qu'il se fait applaudir, moi
j'appelle ça un résultat. Maintenant il faut bien sûr
que ce beau discours soit suivi de faits. Mais quand même... Là
enfin, on a quelqu'un qui détient le pouvoir, et qui se prononce...
>>
Une conclusion?
Bertrand Tavernier - En dehors de Jean-Marie
Le Pen, personne ne ferait campagne en promettant que s'il est élu,
on traitera dorénavant les gens d'origine étrangère
deux fois plus sévèrement que les autres. Un politicien
qui se lancerait là-dedans se ferait immédiatement rembarrer,
c'est tellement contraire à la notion de justice la plus élémentaire...
Vous savez, même un homme aussi révolutionnaire que Valery
Giscard d'Estaing a dit: personne ne peut être puni deux fois
pour le même délit. Ça n'a pas été
dit par quelqu'un de la Ligue révolutionnaire, ça! Ça
a été dit par Giscard d'Estaing!
propos
recueillis par Luc Malghem