Le
19 juillet 2002, l'accord gouvernemental débouchait notamment
sur l'adoption d'une circulaire limitant les catégories d'étrangers
pouvant être frappés d'une double peine. Après être
demeurée confidentielle pendant près d'un an, le nouveau
gouvernement s'est engagé à garantir son effectivité
par l'inscription du contenu de cette circulaire dans une loi.
Les articles
20 à 26 de la loi du 15 décembre 1980 sont les principales
dispositions relatives à l'éloignement du territoire.
En vertu de ces articles, les étrangers qui menacent l'ordre
public et la sécurité nationale peuvent tomber sous le
coup d'une mesure administrative d'expulsion. Il n'existe pas de disposition
qui vise spécifiquement la situation des étrangers qui
ont été condamnés par une juridiction pénale.
Toutefois, le passé judiciaire d'un étranger est un des
éléments d'appréciation de son comportement potentiellement
dangereux. Aucun critère n'est cependant défini par la
loi. Un arrêté de renvoi ou un arrêté d'expulsion
doivent être fondés exclusivement sur le comportement personnel
de l'étranger, comme le précise l'article 20 de la loi
du 15 décembre 1980. Par conséquent, seuls des faits précis
peuvent justifier une expulsion.
La loi
prévoit cependant que, pour certaines catégories d'étrangers,
seuls une atteinte " grave " à l'ordre public peut
justifier leur expulsion. Différentes circulaires, adoptées
en 1990, puis en 1995 par les Ministres de la Justice puis de l'Intérieur,
ont limité les cas dans lesquels des mesures d'expulsion pour
atteinte à l'ordre public ou à la sécurité
nationale pouvaient être prises. La dernière circulaire
date du mois de juillet 2002.
De telles
circulaires ne suppriment pas le principe de la double peine. Elles
ne règlent pas non plus la question de la réhabilitation
des étrangers bannis qui, au terme de la période de dix
ans pendant laquelle ils ne peuvent entrer dans le Royaume, sont considérés
comme de nouveaux migrants. Cette interdiction les condamne donc pour
la plupart à une errance perpétuelle.
Or, de
telles mesures administratives d'expulsion ont été prises
en très grand nombre dans les années quatre-vingt plus
particulièrement. Les étrangers concernés par celles-ci
n'ont jamais pu régulariser leur situation.
Nombre d'entre eux ont cru voir dans la procédure de régularisation
issue de la loi du 22 décembre 1999 le signe de l'aboutissement
de leur errance. Cependant, beaucoup de bannis ont été
exclus de cette procédure, pour des motifs d'ordre public ou
n'ont pas osé introduire une telle demande.
L'attention
du monde politique a donc été a nouveau attirée
sur la problématique de la double peine, principalement par un
collectif rassemblant des membres de la famille de personnes concernées
par une telle mesure, collectif soutenu par plusieurs associations.
Les revendications étaient de trois ordres: abolir la double
peine en modifiant la loi du 15 décembre 1980, régulariser
la situation administrative des étrangers qui sont restés
ou revenus sur le territoire belge au terme de la période d'interdiction
de dix ans, accorder à ceux demeurés hors du territoire
à l'expiration de cette période l'autorisation de venir
rejoindre leur famille résidant en Belgique.
L'accord
du gouvernement intervenu le 19 juillet 2002 n'a pas consacré
l'abolition du bannissement mais a débouché sur l'établissement
de nouveaux critères dans lesquels les étrangers ne pourront
être ni expulsés ni renvoyés.
Ces critères
visent les étrangers qui séjournent en Belgique depuis
au moins vingt ans, ceux qui y sont nés ou sont arrivés
sur le territoire avant l'âge de douze ans, les réfugiés
reconnus ainsi que les chefs de famille condamnés à une
peine de prison de moins de cinq ans.
Cet accord
politique prévoit qu'il doit être appliqué "
aux cas présents et à venir " et que les étrangers
qui ont fait l'objet d'une telle mesure dans le passé ont le
droit d'en demander le bénéfice.
Il ne s'agit
pas de supprimer le principe de la double peine mais d'en limiter l'application
envers ces catégories d'étrangers. Elle ne crée
pas de droits pour les étrangers. Cette circulaire étant
présentée par le Ministre de l'Intérieur comme
une directive interne, confidentielle, à destination de son administration,
son contenu n'a pas été publié.
Dans la
réponse qu'il a apportée à une interpellation parlementaire
le 12 février 2003 à la Chambre , le Ministre a d'ailleurs
précisé que le texte de la circulaire " n'est pas
une norme juridique opposable à quiconque " et qu'il se
contente d'y expliquer, à la seule intention de son administration
que, dans un certain nombre de cas, elle ne doit plus lui soumettre
de projets d'arrêtés d'expulsion ou de renvoi.
Dès
son adoption, le caractère secret de cette circulaire a nui à
son effectivité. Dans la mesure où les personnes chargées
d'assurer la défense ou de conseiller les étrangers concernés
par une mesure de double peine ne pouvaient avoir connaissance de son
contenu, il était et demeure encore difficile d'en vérifier
la correcte application à l'égard des étrangers
remplissant les critères fixés par la circulaire. En outre,
des difficultés de communication réelles ou feintes entre
le Ministère de l'Intérieur et l'Office des étrangers
ont retardé son application. Dans les mois qui ont suivi l'accord
politique, plusieurs étrangers remplissant les critères
de la circulaire se sont vus notifiés un ordre de quitter le
territoire.
Toutefois,
la publicité qui a entouré l'accord politique du 19 juillet
2002 a permis de tracer les lignes principales de la circulaire. Des
personnes qui en ont eu connaissance ont dès lors introduit une
demande d'autorisation de séjour sur base de l'article 9.3 dont
certaines ont reçu une issue favorable. De nombreuses demandes
attendent encore une réponse, sans compter celles qui doivent
encore être introduites. Une autre conséquence de l'adoption
de cette circulaire est que des étrangers détenus qui
en remplissent les critères doivent voir leur demande de congé
pénitentiaire ou de libération conditionnelle examinée
dans la mesure où ils ne peuvent plus être a priori considérés
comme ne pouvant plus séjourner sur le territoire belge.
La prise
en considération du monde politique, principalement francophone,
de la problématique de la double peine s'est également
traduite, au mois de mars dernier, par le dépôt par le
député Olivier Maingain d'une proposition de loi visant
à " alléger la double peine ". Il s'agissait,
d'après son auteur, de lancer le débat en vue d'une modification
de la loi qui prévoit une mesure " qui n'est pas digne d'un
état de droit ". Avant lui, le PS et Ecolo s'étaient
déjà positionnés en déposant à la
Chambre et au sénat des propositions de modifications des dispositions
concernées mais selon d'autres critères.
Dans le
cadre des élections du mois de mai dernier, trois partis francophones
du pays(PS, ECOLO et le CDH) avaient inscrit dans leur programme électoral
l'abolition de la double peine ou son exclusion pour certaines catégories
de personnes. La déclaration gouvernementale du mois de juillet
dernier a repris ces préoccupations. Elle prévoit en effet
que la circulaire du 19 juillet dernier sera traduite dans la loi. Le
Ministre de l'Intérieur s'est engagé à ce que son
administration continue d'appliquer la circulaire dans l'intervalle.
Reste à savoir avec quelle assiduité quand on sait que
des bannis attendent qu'il soit statué sur leur demande d'autorisation
de séjour introduite parfois depuis plusieurs mois.
La circulaire
devra donc perdre_ nous l'espérons très prochainement_
son caractère confidentiel, ce qui permettra un réel contrôle
juridictionnel quant à son application et une meilleure garantie
de son effectivité.
Si la déclaration
gouvernementale témoigne d'une évolution positive des
préoccupations du monde politique en ce qui concerne la problématique
de la double peine, il s'agit toujours d' " atténuer "
cette mesure inique. La question de sa suppression reste actuellement
en suspens.
Marianne Gratia
Septembre 2003