En
Belgique, un étranger qui commet un délit peut être
banni du territoire à l'issue de sa peine de prison... Cette
mesure est inhumaine, inégale et illégale! Elle doit être
supprimée...
1 Une loi qui remonte
à Jean Gol...
C'est la loi du 15 décembre
1980 sur l'accès au territoire, le séjour, l'établissement
et l'éloignement des étrangers
qui autorise le Ministre de l'Intérieur
a expulser du Royaume et pour une durée de dix ans l'étranger
qui a "porté atteinte à l'ordre public ou la sécurité
nationale".
Cette mesure d'expulsion est
appliquée une fois que l'étranger a purgé la peine
de prison à laquelle il a été condamné.
Ceci pour la loi dite "des étrangers".
2 Des circulaires
confidentielles...
Suite aux pressions des associations devant cette
mesure inhumaine, plusieurs circulaires ont donc été émises
par le Ministère de la Justice, puis de l'Intérieur, pour
en atténuer les conséquences en limitant les cas de personnes
expulsables.
De validité juridique douteuse, ces circulaires
constituent des avancées, trop timides cependant, même
pas contraignantes pour l'administration, ce qui maintient les personnes
victimes de la double peine dans une insécurité juridique
totale.
Quant au contenu précis de ces circulaires:
impossible de le livrer ici, puisqu'elles sont... confidentielles...
Depuis quelque temps, les associations s'inquiètent
du nombre croissant de modifications de lois ou d'arrêtés
royaux par la voie de circulaires, en particulier dans les domaines
qui touchent aux droits des étrangers.
Dernier exemple en date, la circulaire confidentielle
du Ministre de l'Intérieur adoptée lors du Conseil des
ministres du 19 juillet dernier qui vise à exonérer certaines
personnes de la double peine et donc à empêcher leur bannissement
sur base de la loi du 15 décembre 1980. Le Ministre justifie
la confidentialité de la circulaire par le souci de ne pas s'aliéner
des membres de la coalition gouvernementale: si l'affaire devait être
rendue publique, il est très probable que "ça ne
passerait pas".
Or, indépendamment de la validité juridique
douteuse de ce genre de circulaires, les associations d'aide aux étrangers
sont placées dans une position qui relève de la schizophrénie,
coincées entre le désir de faire bénéficier
un maximum de personnes de la circulaire et le risque, en lui donnant
trop de publicité, de voir le Ministre de l'Intérieur
faire machine arrière.
Plus largement, le statut juridique des circulaires
pose un certain nombre de questions.
3 Les circulaires
(généralités)
On distingue grosso modo trois types de circulaires:
- les circulaires interprétatives,
par lesquelles une autorité administrative explique à
ses subalternes comment une loi (ou un arrêté) doit être
comprise et appliquée,
- les circulaires réglementaires,
qui présentent tous les aspects d'un règlement, à
ceci près qu'elles n'ont pas été adoptées
dans les formes normalement requises pour un règlement et,
- les directives, simple lignes de conduite
qui informent de la manière dont l'administration entend exercer
son pouvoir discrétionnaire.
De manière schématique, les circulaires
interprétatives et les directives ne modifient pas les lois et
arrêtés, ne lient pas l'administration vis à vis
des tiers et ne sont pas susceptibles de recours en annulation devant
le Conseil d'Etat.
Par contre, les circulaires réglementaires
peuvent être attaquées et éventuellement annulée
par le Conseil d'Etat.
Déterminer si une circulaire a ou non une portée
réglementaire peut s'avérer délicat. Il faut tout
d'abord rester attentif à ne pas s'arrêter au libellé
d'une circulaire : une circulaire peut très bien être qualifiée
d'interprétative par son auteur alors que son contenu a en réalité
une portée réglementaire. Autrement dit, c'est le contenu
qui compte, pas l'étiquette. Ensuite, une même circulaire
peut contenir à la fois des dispositions interprétatives
et réglementaires, ce qui complique l'analyse.
Quant aux critères permettant d'identifier
une circulaire réglementaire, on peut les résumer de la
manière suivante:
- la circulaire doit ajouter des règles nouvelles
aux règles en vigueur, pas seulement les expliciter;
- l'autorité qui l'édicte doit
avoir le pouvoir de lier celle qui doit l'appliquer;
- elle doit aussi être en mesure d'en forcer
elle-même le respect.
Si une circulaire présente -en tout ou en partie-
une portée réglementaire, elle doit être adoptée
dans les formes propres aux règlements. Ceci signifie notamment
que l'autorité qui l'édicte doit être compétente
pour prendre des règlements dans cette matière, que la
circulaire ne peut pas contrevenir aux règles supérieures
(arrêtés royaux, lois, Constitution, conventions internationales),
que les formes doivent être respectées (l'avis du Conseil
d'Etat est obligatoire) et que la circulaire doit être publiée
au Moniteur pour être obligatoire -à défaut, elle
est inopposable aux administrés.
Dans la mesure où une circulaire a une portée
réglementaire et n'a pas été adoptée dans
les formes propres aux règlements, elle est attaquable devant
le Conseil d'Etat et présente de bonnes chances d'être
annulée (par exemple parce que l'avis du Conseil d'Etat n'a pas
été demandé). En outre, toute juridiction administrative
ou judiciaire qui constaterait l'illégalité d'une circulaire
doit refuser de l'appliquer (sans pouvoir l'annuler, prérogative
qui appartient au Conseil d'Etat).
Une autre difficulté tient au caractère
secret de certaines circulaires. Comment exercer un contrôle effectif
sur son contenu, et donc déterminer si elle a une portée
réglementaire, sans avoir accès au texte ? Cette confidentialité,
discutable au regard des principes de l'Etat de droit, emporte aussi
une conséquence juridique: tant qu'elles ne sont pas publiées,
les éventuelles dispositions réglementaires de ces circulaires
sont en principe inopposables aux administrés.
Outre les voies politiques, il existe un moyen juridique
d'obtenir le texte d'une circulaire, fondé sur la loi du 11 avril
1994 relative à la publicité de l'administration. Cette
loi organise un recours administratif auprès de l'autorité
qui a édicté le document dont la consultation est demandée.
Si, au terme de la procédure administrative, l'autorité
persiste à refuser l'accès au document, un recours est
ouvert au Conseil d'Etat.
4 Les circulaires
(conclusion)
On l'a vu, choquantes au regard
des principes, de validité juridique douteuse, ces circulaires
posent une dernière difficulté, peut-être la plus
délicate en fin de compte: dans certains cas, elles assouplissent
la loi en vigueur et permettent des avancées -bien que timides-
sur certaines revendications des personnes concernées et des
associations.
La récente circulaire
"double peine" en est la parfaite illustration.
On se retrouve alors dans une
situation particulièrement inconfortable où différentes
logiques peuvent entrer en contradiction: celle des négociations
politiques, celle des principes et règles juridiques de l'Etat
de droit... et celle des personnes qui sont directement concernées.
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Pierre-Arnaud Perrouty
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